30 juillet 2021
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Note de lecture de l’ouvrage du Pr Harouna SY, par Mamadou Sy Albert

By on 21 juin 2021 0 34 Views

La  transformation de la base sociale du recrutement de l’Université publique

« Le développement des forces productives dans le monde rural et une réforme agraire révolutionnaire et conséquente, sont les moyens politiques sans lesquels, il n’est pas possible objectivement de les libérer de cette mobilisation et de les rendre subjectivement disponibles pour les études dans une école qui les dispense des droits d’inscription et leur offre gratuitement la fourniture. C’est seulement de cette manière, qu’il faut espérer réussir la transformation significative de la configuration des rapports à l’école dans les familles paysannes » (Sy, 2020, p 110).

Pr Harouna Sy, Enfants de Paysans Pauvres À l’Université Publique, Auto- exclusion des exclus de l’intérieur, l’Harmattan, 2020, 364 pages

     La  transformation de la base sociale du recrutement de l’Université publique

Une première en matière de recherche sociologique au Sénégal qui porte sur les enfants des paysans pauvres à l’Université publique. Par son  choix thématique, le professeur Harouna Sy, auteur de plusieurs ouvrages et d’une vingtaine d’articles scientifiques, enseignant chercheur à la Faculté des Sciences Techniques d’Éducation et  de Formation (Fastef) de l’Université Cheikh Anta Diop, amorce une véritable rupture idéologique avec les analyses classiques inscrites  dans le sillage des « sociologues consultants » au service des bailleurs de bailleurs de fonds dictant de l’extérieur aux chercheurs en sciences de l’éducation l’implacable  logique néo-libérale de l’efficacité, de l’efficience, de l’économie des moyens.

L’intitulé de cet ouvrage consacré aux enfants de paysans pauvres, à l’auto- exclusion des exclus de l’intérieur, indique clairement  une rupture avec « la culture de projets » et le « sens commun » nourri par des réflexions mettant depuis des décennies l’accent sur les taux de scolarisation, l’atteinte des normes universelles, la dégradation des conditions de vie des enseignants, des apprenants, les défaillances du système éducatif au Sénégal et dans le reste du monde.

Ce choix théorique  très courageux dans note  contexte dominé et entretenu par les inspirateurs du  modèle dominant constitue une rupture épistémique avec les options spéculatives en vogue sous nos tropiques. Cette nouvelle  perspective s’inscrit dans une  approche  analytique  marxiste  des rapports de classe, notamment, la 11ème thèse sur Feuerbach déclinée par  Karl Marx et de F. Engels. Elle  est  « articulée à l’anthropologie de rupture avec la conception spéculative de l’homme inaugurée par la VIème thèse sur Feuerbach ».

La  démarche méthodologique identifie  clairement  « ce dont la transformation conditionne pour les classes et spécifiquement les individus qui les constituent ». Pour changer significativement les conditions de classe des paysans et des enfants de paysans pauvres, il faudra changer alors « les conditions d’existence, donc des capitaux économiques et culturels en même temps que la structure des opportunités ».

Le professeur Harouna Sy construit  sa démarche pertinente d’une grande fécondité au plan scientifique à partir des résultats d’une enquête de terrain menée  au- près des  paysans pauvres et d’un questionnaire soumis à des étudiants de licence1, Licence 2, Licence 3 de plusieurs universités publiques, en l’occurrence, les Universités établies dans les régions : Dakar, Saint-Louis, Diourbel, Kaolack, Ziguinchor. Le champ  d’étude couvre des surfaces « de « -5 ha (81,81% à 5 ha(8,33) qui constituent l’échantillon à 90,14% ».

L’exploitation des résultats de la recherche du professeur plonge le lecteur dans les profondeurs des contextes mouvants des options politiques et économiques du Sénégal, du système éducatif et de l’Université  publique depuis la colonisation française à l’actuelle  période post- coloniale. Le professeur  Harou Sy passe au  crible de la critique les  politiques agricoles pendant la période coloniale et pendant la gouvernance post- coloniale  sous les règnes des socialistes (40 ans), les libéraux (12ans) et des républicains au pouvoir depuis mars 2012, les insuffisances majeures des politiques publiques en matière d’enseignement et  du développement socio-économique et culturel.

Le sociologue décrypte  ainsi l’école coloniale et post- coloniale, sa mise en œuvre, ses liens avec les élites, avec les populations rurales et urbaines. Il éclaire les dynamiques du système éducatif, les  rapports entre les élites maraboutiques, les populations  et le système éducatif colonial et post- colonial, les fondements théoriques des  options du socialisme sénégalais naissant, ses évolutions internes jusqu’à l’époque du libre-échangiste et du  libéralisme triomphant.

Ce travail de recherche très documenté permet de mieux comprendre les enjeux et les  contextes de la mise en œuvre des  orientations politiques et économiques coloniales et post- coloniales  et la place de l’influence des partenaires techniques et financiers, singulièrement, de la Banque Mondiale dans les choix et options éducatives et économiques stratégiques du Sénégal.

Le professeur  Harouna Sy a pour préoccupation centrale  tout au long de sa féconde réflexion, les liens étroits  entre les paysans pauvres, les enfants des paysans pauvres et le système éducatif, en général et en particulier, l’Université publique. Ces  paysans sont « pauvres en terre, en moyens de traction et en matériels ». Les  paysans pauvres sont  les « plus grands emprunteurs des facteurs de production, emprunts qui les insèrent dans des rapports patrimoniaux ou capitaliste (Sy, 2020, p 76). La terre devient de nos jours une véritable question nationale. Le chercheur rend compte des évolutions de l’agriculture, de la situation des paysans des pauvres. La réalité est plus que jamais critique.

« L’État a favorisé l’accaparement des terres par les spéculateurs fonciers (villes), par les marabouts et les investisseurs étrangers. C’est au niveau le plus élevé des confréries que l’accaparement des terres prend de l’ampleur ».Près de 657 753 hectares ont été ainsi spoliés. Soit 16,45% des terres cultivables du Sénégal.

Tout l’exercice de l’ouvrage consiste donc à « révéler la différenciation des paysans en fonction de la taille de l’exploitation agricole et le type de matériel utilisé et le rapport juridique (propriété, emprunt, location ». Contraint de pratiquer l’agriculture vivrière, d’assurer la survie familiale au quotidien, le paysan pauvre s’adonne à bien d’autres activités socio- économiques, dont l’élevage, la pêche, la chasse, l’exode rural saisonnier dans les grandes villes et les centres urbains et péri urbains.

L’école qui « n’offre que des projets de réussite à long terme, par excellence et aléatoires, échoue à attirer tous les enfants des paysans (effet de non scolarisation) et à les garder durablement (effet d’abandon et  d’exclusion) ». L’apprenant  est  alors entre les champs et les chemins de l’école et de l’Université publique. Les mécanismes de fonctionnement de la famille paysanne pauvre, les relations conflictuelles entre la famille (nombreuse, analphabète, polygame, démunie de ressources) et les étudiants originaires de cet univers sociologique et les conséquences de la situation familiale sur le parcours et le cursus scolaire et universitaire rythment la vie du paysan et celle de l’étudiant.

Les résultats de cette introspection dévoilent le visage insoupçonné des inégalités sociales, culturelles et économiques au cœur de la vie du paysan pauvre et de son enfant et du fonctionnement de l’enseignement supérieur. Toutefois, en  dépit des conditions difficiles des paysans pauvres qui se sacrifient pour la survie familiale et la  réussite de leurs progénitures, certains élèves parviendront après avoir consenti des  sacrifices personnels à décrocher des diplômes : Bfem, Bac, Licences, doctorat etc…Assez souvent les enfants des paysans pauvres ont des diplômes bien dévalués à un âge avancé sous des pressions multiformes.

La première grande rupture dans « l’augmentation des effectifs scolaires est « enregistrée entre 1973 et 1974 avec 1120 bacheliers de plus par rapport à l’année précédente. Les enfants des classes populaires, sauf dans la cohorte de 1960, sont plus massivement représentés en Faculté des Lettres et Sciences Humaines, la moins sélective tandis qu’en Faculté de Médecine, la plus sélective, ce sont les enfants des classes moyennes qui y accèdent » (Sy, 2020, p 92). Le phénomène de la massification n’a cessé de prendre de l’ampleur au cours de ces trois dernières décennies. La crise de l’école et de l’Université demeure une réalité produit une violence inouïe d’une décennie à l’autre. Cet accroissement des effectifs secrète l’accélération  de « l’effondrement continue et systématique du capital épistémique ».

Le Lmd est « incontestablement, la principale réforme qui a significativement reconfiguré la nature et l’architecture des apprentissages, le mode d’évaluation et les rapports entre le public et le privé. Le système Lmd version sénégalaise sans filière professionnelle est une hérésie dans l’offre de formation universitaire ». Il  faut désormais gérer l’Université publique  « comme une entreprise plutôt comme une administration ».

Tout laisse penser  que « toutes les réformes de l’Université publique et en particulier celle de 2013 ont pour fonction de substituer à la base sociale populaire de recrutement, une base sociale petite bourgeoise de recrutement, c’est- à- dire une recolonisation de l’Université publique par les classes moyennes » (Sy, 2020, page 110). Un changement de paradigme se dessine progressivement à la lumière de cette réflexion. Le professeur Harouna Sy jette un regard critique sur les réformes de l’Enseignement supérieur et leurs conséquences sur  la transformation de la « forme scolaire » de l’Université publique.

Il  conclut à la lumière des faits et de son analyse que les classes populaires sont incapables de soutenir le « rythme des réévaluations périodiques des droits d’inscription ». L’accès difficile, voire peu probable au logement, à la restauration et à la bourse témoigne d’un  calvaire  sans fin pour les enfants des paysans pauvres condamnés à se débrouiller ou quitter les bancs.

Pendant ce temps de la massification croissante, de la débrouille  et de l’exclusion de l’intérieur des enfants des paysans pauvres (redoublements permanents du primaire au supérieur, abandons, exclusion de pans entiers des étudiants des familles démunies), le pouvoir politique a « unifié le marché de l’enseignement supérieur en imposant simultanément la commercialisation généralisée des biens et services éducatifs ». Les établissements sont transformés en « quasi entreprise sur la base de postulats purement économiques ». Le secteur  privé de l’éducation prend incontestablement de plus en plus de place. Il revêt plusieurs formes : privé international délocalisé, les  majors et le locaux se disputent le marché privé de l’enseignement. L’établissement privé sert  à la limite de référence au modèle public plombé par une crise d’orientation sans précédent.

Des franges des enfants des paysans pauvres ont pris conscience de la  précarité « relativement aux études que l’étudiant doit à la situation de sa famille ». Les enfants des paysans pauvres  sont contraints de négocier tout au long de leur carrière scolaire et universitaire en raison de cette pression multiforme de la crise de l’Enseignement supérieur et des situations des familles sur  les conditions de vie et d’étude.

Il faut s’adapter en se faisant « tout petit pour obtenir de petites réussites » (Sy, 2020, p 348). Le comportement psycho-social de survie collective et individuelle des enfants de paysans pauvres se conjugue paradoxalement en ces temps de crise et de pertes de repères  à  la fin du « militantisme syndical et revendicatif ». Nous assistions à l’irruption d’un « apolitisme radical. Le militantisme est plus orienté vers les intérêts particuliers que vers l’intérêt général ».

Les enfants des paysans pauvres s’engagent massivement dès lors dans le « mouvement associatif local, les associations communautaires laïques. Un militantisme de proximité affective fondé sur une plus grande identité de conditions plus tournée vers la résolution pratique des problèmes au quotidien » (Sy, 2020, p 328). Un ouvrage  de haute facture théorique et intellectuelle à lire absolument par les enseignants et les étudiants.

Mamadou Sy Albert, Analyste politique

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